De l'Objectivité présente à l'intérieur de noûs

Ou: "Le Dieu de l'Histoire".

Cet article a pour but de proposer une compréhension objective du phénomène subjectif appelé couramment "Dieu", en théorie.

Il se veut, ainsi, une apologie de la sujétion à l'Auteur.

 

Comme nous le savons tous, "Dieu" n'a pas bonne publicité de nos jours, que cela en réfère à Dieu ou non d'ailleurs, qui dans l'Ancien Testament et dans le Temple de Jérusalem était essentiellement nommé, par son encadrement dans l'Arche d'Alliance, "    " (0).

 

Nous le savons aussi, notre société "post-plaque" actuelle est déconnectée de la - et de sa - subjectivité: l'objectivisme érigé en culte via certains programmes à succès des sciences sociales nous a exclu du monde des essences, et ce dans le droit héritage de la pensée des Lumières. Cela peut être affirmé en effet, car depuis quelques temps, diverses critiques intéressantes sont apparues à l'égard de cette sorte de trouble de dissociation civilisationnel, notamment Alasdair McIntyre et son "étrange proposition" d'un cancer moral dans After Virtue, puis Bertrand Vergely dans Obscures Lumières, et enfin Francis Schaeffer dans Escape from Reason, qui ainsi font remonter le trouble auxdites et dites "Lumières", infrastructures de notre paradigme post-moderne.

 

Cela relève, pour les Lumières, non directement de leurs intentions (la fameuse "sortie de l'état de minorité" kantienne, autrement dit la volonté d'imposer culturellement la capacité de prise de distance avec soi-même par objectivation), mais d'un problème taxonomique, une erreur dans le mode de classification des connaissances, naturelle à ce point débutant de l'objectivité que fut le 18ème siècle. En effet, les systèmes étaient alors compris comme des sommes de parties (par compilation) et non des conjonctures de parties: on en retrouve l'effet le plus désastreux en théologie, avec la taxonomie disciplinaire d'August Schleiermacher qui, plutôt que de considérer la pratique de la vertu comme élément de cohérence des sous-disciplines du domaine théologique, la considéra dès lors comme "une partie" additionnelle & presque accessoire ainsi, ce qui a simplement détruit la dynamique interne de l'organisme concerné en faisant de son sang un champ à part (dénommé "théologie pratique") - je tiens à remercier ici Madame Elisabeth Gangloff-Parmentier, professeure de théologie pratique, pour me l'avoir enseigné. Il faut d'ailleurs y ajouter que, dans la création de l'épistémologie des Lumières - essentiellement via la trilogie des Critiques de Kant, la notion d'esthétique avait été prévue à la base, et ce très probablement, dans son troisième tome Critique de la faculté de juger, en tant que chemin de traverse pour la théologie académique (Kant étant piétiste et mettant ainsi le sentiment, tout comme les sens et donc l'aisthesis, au-dessus du dogme); mais cela fut ignoré par les protestants "orthodoxes" / de l'establishment, qui y préférèrent soit une rupture (pour les orthodoxes orthodoxes), soit la voie rationaliste (pour l'establishment libéral - à la suite notamment de l'exégète Adolf Jülicher).

 

Le calice a ainsi perdu sa substance, et la matière, son essence. À la suite, l'idée d'objectivité en elle-même ne s'est pas développée comme étant un produit conjoncturel de la subjectivité en rapport aux externalités, mais comme une antithèse de celle-ci; par la suite, la critique postmoderne n'améliora pas la situation, considérant l'objectivité comme étant le "consensus des subjectivités", ce qui revient à la faire synonyme d'une subjectivité déracinée (qui n'est plus considérée comme l'incarnation d'un sujet pensant en contexte mais comme un droit absolu avec une social justice touch), d'où la possibilité éthique d'adoubement social de nombreux troubles de l'identité dans notre société actuelle (par exemple, des personnes se prenant pour autre chose que leur corps; ou encore, cette idée que la volonté suffit à former un avis - la fameuse irréductibilité individualiste qui neutralise les débats politiques, et, par conséquent, l'absence récurrente du droit de regard, pour ne pas dire l'aboulie généralisée jusqu'à en être devenue meurtrière; enfin puis notamment, le rejet de l'essentialisme, d'abord en anthropologie, puis partout, dont découlent les rejets conceptuels tels que le rejet de la Nation, le rejet de Dieu, de la Nature, et autres concepts fondamentaux de l'identité). C'est de la sorte que Dieu est mort pour cause administrative.

 

Or, il est à prendre en considération que les développements de la psychologie ont permis déjà depuis un certain temps, pourtant, de rétablir dans sa justice la notion d'essence, sans pour autant retomber dans la superstition d'un monde d'esprits errants indépendants de nos projections psychiques. Le Gestaltisme, ainsi, aussi nommé théorie de la forme, a procédé (accidentellement?) à une remise en cause de la systématique des Lumières en réfléchissant l'accord des parties d'un objet pour former le concept, l'essence d'objet. Par exemple, une table dressée pour le diner signifiera une essence particulière à l'esprit, un sens onirique particulier, évocation qui sera autre qu'une table avec un puzzle; y compris la même table sera alors Toute Autre - ce qui est compréhensible sans difficulté: elle renverra à autre chose, une autre activité; et notons ainsi, à la suite, que la combinaison de signifiants (formes) résultera en un signifié (sens) relativement aux lois de combinaisons des signifiants et de leur phraséologie spatiale caractéristiques à chaque culture (1)... Tandis que l'objectivisme moderne obligera à concevoir qu'il s'agit toujours de "la même table" (psychorigidité), et que le subjectivisme postmoderne laissera l'idée de table à choix dans un catalogue d'absolus idolâtriques ayant entrainé une épidémie d'idoles entre guillemets dans les productions savantes (laxisme), ce qui constitue dans les deux cas le même hors-sujet, puisqu'ayant ayant déplacé le curseur de la sujétion de l'esprit vers la matière - en ce même continuum systémique de Modernité / Postmodernité décrit ci-haut par l'héritier des Lumières écossaises Alasdair MacIntyre, pour ne pas dire en cette même connexion des parties, relativement (2).

 

Dans une telle conception des mots et des choses, Dieu même devient certes inutile!

 

De la science gestaltiste a ainsi émergé le trop fameux structuralisme, duquel, en Lettres, est issue la théorie littéraire. Une théorie à la réputation objectiviste qui, néanmoins, n'a pas oublié de concevoir l'objectivité comme une construction subjective du rapport au monde, pour reprendre une expression de Jean-Luc Marion (cf. Séminaire sur la notion de Révélation, Université de Genève, Faculté Autonome de Théologie Protestante, en collaboration avec l'Académie des Sciences Pontificales, 2018), ce qui signifie que l'objectivité est le produit de la perception, la perception conditionnée par la nature humaine; cette petite nature est relative, et, ainsi, sa perception lui est absolue (essentielle/conceptuelle). En effet, un point totalement oublié de l'usage de cette théorie en exégèse est celui de la question de l'auteur, "auteur" ou encore Auteur, c'est-à-dire de l'auteur en tant qu'essence, telle que développée notamment par l'écrivain Michel Foucault ou encore le philosophe Jerrold Levinson. L'idée de cette théorie dite de l'Auteur hypothétique est la suivante: lors de la lecture d'une écriture, l'auteur historique n'est pas directement pertinent à la compréhension du sens de l'écrit en tant qu'oeuvre d'art pure, en tant qu'ab-straction esthétique, en tant "qu'objet esthétique autonome" (selon l'expression de Dan O. Via); il peut l'être pour comprendre l'oeuvre en tant que son matériel, c'est-à-dire en tant que support, mais pas en tant que ce qui est supporté, à savoir, l'oeuvre d'art (et donc la Révélation). Pour comprendre qui est l'auteur implicite, il faut alors se tourner vers ce qui fait autorité et auctorise dans la perception du lecteur; l'auteur dit fictif sera ce que le lecteur fera comme interprétation personnelle de l'Écriture, ce qui n'est pas sans rappeler la thèse barthienne de la Römerbrief luthérienne - la justification par la foi, si l'on fait le parallèle entre cette théorie laïque et la théologie (3). Le point essentiel à retenir en la matière est que M. Barth a restitué le contexte conceptuel d'énonciation de la justification par la foi (à savoir, le fait d'être justifié/sauvé par Dieu simplement en croyant en Lui, y compris imparfaitement) de par le fait de souligner la thèse primordiale que M. Luther a imposé en son temps dans l'interprétation de l'épître aux Romains: qu'il s'agit, comme le reste de la Bible d'ailleurs, d'un message personnel de Dieu à nous-mêmes (4).

 

Ce qui est donc signifié par l'Écriture chez un lecteur est ce qu'il va y investir de sa propre autorité, non donc de type égoïste, mais de type métapersonnelle. Nous pourrions dire ainsi, une autorité toute autre, en soi - plus profonde que l'autoritarisme, et celle dont parle notamment Xénophon dans son Économique en tant que la divinité nécessaire à ce qu'un homme ait dominance sur son prochain; ou encore, celle évoquée chez saint Augustin par la formule "en moi & au-dessus de moi". Cette compréhension permet ainsi de se comprendre la "matière textuelle" de façon métascripturale... et à savoir, d'en faire une combinaison qui confèrera à la lettre son potentiel pour accéder à l'essentiel: l'Auteur, en soi, et aux deux sens de l'expression. Producteur de chaque essence présente dans le manuscrit, autrement dit de chaque morale, hypo-thèse de la thèse écrite, il sera ainsi situé lui-même en retour, et par la relativisation (mise en liaison) de cette quantité d'absolus de l'humanité captée par l'historiographie biblique, ainsi réputée suffisante de par sa poétique.

 

Produisons ici un exemple concret afin de faire une théorie concernant le principe d'incarnation qu'a institué l'humanisme chrétien dans le - désormais - fait religieux (être protagoniste et non spectateur de sa vie grâce à l'intuition - c'est l'interprétation que Lacan avait du Logos): le cas de la Créativité. En effet c'est un débat toujours à la mode par appétit de folklore que celui du Créationnisme, cette doctrine "fondamentaliste" américaine qui postule la vérité matérialiste d'une vérité (d'abord) spirituelle, à savoir celle de la création de l'univers par notre Seigneur Jésus-Christ. Mais comment la Création procède-t-elle? L'idée est à nouveau de saisir comment se fait la sujétion à la Créativité: l'esprit saisit par les sens, en relativité, et intègre par l'essence, en absoluité. Les objets sont com-pris, à savoir intégrés (autorisés) dans le système de représentations du sujet; et en retour, la gestion des représentations (les ab-solus) par la construction affective entraine projections et rétroprojections, de telle sorte qu'il y a circuit continuel, à l'image d'un flux électrique, entre le sujet et son environnement - de manière à l'in-corporer.

 

On peut ainsi considérer que s'adapter consiste à faire sien; et dès lors, l'Univers est effectivement crée, précisément, incrée: la Créativité est donc ce processus de "Création" interne, sous l'égide des forces inconscientes (métapersonnelles), et par le filtre de l'imag(in)erie subconsciente - et, certainement, par les structures de sentiments induites par ce que Léon Daudet nommait joliment les "personimages" (in "Le monde des images" et "l'Hérédo", 1919 - ce sont les figures qui ont peuplé notre existence et la peuplent continuellement dans notre dimension d'éternité personnelle, en un schéma de type sacra conversazione). Ce n'est donc pas tant la question de l'univers externe qui compte (en premier et ici), que celle de l'Univers interne, dit vulgairement, pour parler de sens; car au fond la condition perceptive est donnée par notre "internalité identitaire" (cette "bulle" de la dimension cachée qui fut explicitée par l'anthropologue Edward T. Hall in "La Dimension cachée", 1966), et sa capacité à se saisir d'une forme nécessaire, uniquement, et ainsi suffisante, de l'extériorité - par la grâce de Dieu, décidément faite pour que l'homme sache garder ses pieds sur terre!

 

On peut ainsi à juste titre se poser la question de l'objet en tant que tel, plus complet que nos sens ne nous permettent de le percevoir; le platonisme pose certes qu'on ne peut pas le percevoir au-delà de ce qu'on en perçoit de facto, qu'il n'est pas vu autrement que par "les yeux", ni interprété autrement que par le "regard" (pensons au passage à la Blicksgeschichte allemande); et il est vrai que cela doit bien suffire pour comprendre l'au-delà y-cohérent des mécanismes éternels que propose notre propre vie subconsciente. On en vient alors à se demander si il y aurait réellement "un Dieu", et réellement un "univers", comprendre, matériellement; mais en fait cela constitue un hors-sujet (hors de soi). On peut se dire que oui et donc fonctionner en "jonglant" avec la matière spiritualisée, ou se dire que, non, et s'handicaper gratuitement; dans le second cas, il faudrait se figurer que rien n'est produit ex nihilo, c'est-à-dire que rien ne découle de nulle part. C'est là qu'intervient la notion de Bien, et celle de Mal. La vérité n'est autre qu'un rapport subjectif aux objets faisant objectivité lorsqu'on s'inclut dans les objets en rapport et ce de bonne foi: dans la crainte, le doute et le courage de sa propre certitude existentielle; et le mensonge, à l'inverse, de former sa rupture, par péché de conscience - ou manque. On apprend bien, à mesure, à se pouvoir faire choisir, par la foi (5). Jacques Maritain, parlant du Mal et conséquemment de la mauvaise foi (in "Dieu et la permission du Mal", 1963) disait d'ailleurs à juste titre qu'il s'agissait avant tout une absence d'Esprit, pour ne pas dire un "faux acte", au sens d'un acte vrai détourné - ou dévié - de sa téléologie.

 

À l'inverse, un acte vrai fait acte de Présence, et "invente" la réalité au sens originel du terme: il la découvre dans Ses Yeux, par une annonce seigneuriale d'Alliance - pour le meilleur -, comme pour le pire. Ce phénomène miraculeux de la conversion signifie aussi l'incarnation et, dès lors, l'entrée sur la Terre du Royaume (assumant alors quelle force sous-tend la Psyché, et, qui sait, l'Univers car, ainsi que le disent les Écritures: Dieu créa l'homme à son image - Génèse 1:27)? La nature de Dieu est ainsi donc gracieusement volitive... si sujet raisonnable il y a, afin de laisser Sa Personnalité nous exprimer mieux que nous-mêmes. Autrement dit, accepter la condition humaine, ou subject-ivité ; cette manière d'être relativement absolue qui permet de comprendre la relativité. Ainsi que l'a montré René Descartes, le "bon" Dieu est la première certitude de l'existence, car, pourrait-on dire, "il y a" & Lui sont synonymes. Espérons seulement que toute la fausseté mise sous le terme "Dieu" n'empêchera pas de comprendre ce qu'Il est vraiment, à savoir, Ce(lui) qui "fait vie", et trop souvent désigné comme étant le Mal... par le malin!

 

N'oublions pas de régénérer notre fameux "enfant intérieur" selon Carl Gustav Jung (6), cet enfant divin "Messager" du divin Créateur qui par ses jeux exprime Sa Geste, tant qu'on le laissera sous Sa Garde... car Son Royaume n'est pas de ce monde.

 

 

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Cette critique est dédié à la Faculté Autonome de Théologie Protestante de l'Université de Genève, avec en outre un remerciement au Temple de la Pélisserie (héritier du Réveil genevois), mais avant tout, à la société d'étudiants Adelphia Genevensis pour ses débats autour de la théorie littéraire!

Commentaires

  • Grâce à vous, j'ai compris Dieu.

    ((NDLR. Ces propos n'engagent pas la rédaction du Blog.))

  • J'aimerais préciser ici en commentaire le fait que je me distancie des théories subjectivistes type la "Synthèse subjective" d'Auguste Comte, ainsi que du positivisme viennois ultérieur (en particulier Wittgenstein I). Elles relèvent pour moi de la superstition...

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