La doctrine de l'Incarnation comme quintessence de l'humanisme

Quelle révolution métaphysique fondamentale est à attribuer au christianisme, et en quoi était-il en cela prolégomènes de la modernité? Une courte réflexion autour de Denis de Rougemont et de quelques théologiens catholiques et protestants.

 

À la lecture du tome II des Ecrits sur l'Europe de l'écrivain et philosophe Denis de Rougemont, célèbre "fondateur culturel" et "esprit européen" de l'Europe d'après-guerre (mais aussi grand traducteur de Karl Barth), je fus frappé d'une réminiscence concernant mes cours de théologie protestante, là, en plein dans son texte - et, plus précisément encore, de choses apprises concernant les spécificités du christianisme primitif vis-à-vis de la société païenne, alors qu'il s'y manifestait comme une sorte d'utopie; dans le monde, mais pas de ce monde. Nous verrons pourquoi.

 

Il s'agissait donc du propos suivant - qui concernait ce que le christianisme avait apporté comme soubassement idéologique aux européens: leur vision individualiste de l'homme, ou plutôt, de l'Homme. Un individu doté de droits naturels inaliénables, mais aussi de responsabilité personnelle. 

 

À cet égard, le génie du christianisme - selon l'expression de Chateaubriand - est, plus que le prolongement croisé de la théologie juive et de la philosophie hellénistique, une véritable préfiguration de la modernité. Car l'éthique du Christ ne s'arrête pas là: par ce qu'impliquent les notions précitées, il y va aussi de l'universalisme - que l'on retrouvera ensuite dans l'humanisme de la Renaissance ou des Lumières, allant de la philosophie chrétienne d'Erasme de Rotterdam à l'amour du prochain professé par les théophilanthropes français -, mais aussi de la foi dans le progrès - parfois ainsi considéré comme providentiel.

 

La critique des superstitions est aussi une spécificité du christianisme, qui rejette tant les excès procéduriers du pharisaïsme, que les achats matérialistes de volontés divines du paganisme par des sacrifices sanglants auprès de divinités terrifiantes et vengeresses, faites de bois ou de pierre. La divinité n'est pas de ce monde et ne saurait être corrompue par ce monde; mais elle intervient dans le monde par l'Incarnation dans la condition humaine en Jésus-Christ, ce qui, pour la mentalité païenne, constitue une véritable révolution métaphysique qui n'est autre que l'apparition religieuse de l'humanisme. 

 

"Scandale pour les juifs, folie pour les païens" affirme l'apôtre Paul dans sa première épître aux Corinthiens concernant les réactions provoquées par le prêche de la notion d'un "Dieu crucifié", tel que le nomme le théologien protestant Jürgen Moltmann, d'une divinité connaissant le plus intime et fragile de ce qui fait l'humanité, à savoir la mortalité; car, en effet, la rupture avec les récits religieux de divinités intouchables dans leur supériorité était alors totale, tant par la qualité de mortel que par le moyen faisant foi ce concernant: à savoir, la peine de mort la plus infamante de l'Antiquité, la crucifixion, réservée aux criminels de basse condition et aux esclaves. Le "Dieu nouveau" épousa ainsi la condition de l'homme le plus faible en prenant sur Lui, tel un divin Atlas, tous les péchés de l'humanité pour lui rendre sa liberté en réponse au péché originel de l'Ancien Testament et signer, ainsi, par son sang, la Nouvelle Alliance: "quand je suis faible, c'est alors que je suis fort" pourra alors dire, plus tard, l'apôtre Paul, dans sa seconde lettre aux Corinthiens. C'est aussi de la sorte que, dans ce lieu martyrologique (à comprendre au sens grec ancien de témoignage), la théologie de la Croix de Luther et la théologie de la Grâce de Calvin s'interpénètrent.

 

Ce Dieu-Là descendait donc de son piédestal et pénétrait la chair même; Il créait un chemin de traverse entre la dimension platonicienne supérieure du monde des idées, et le monde des hommes. Ce faisant, Il faisait irruption tel un Deus ex machina dans une histoire de l'humanité qui était jusque-là cantonnée dans la barbarie et des violences de société quasi rituelles, sur un mode cyclique. Désormais, quelque chose de linéaire s'était produit, qui changerait la marche de l'histoire vers une nouvelle direction au point que la naissance d'un Jésus de Nazareth devienne le nouveau compteur, mis à zéro, de l'histoire de l'humanité où Dieu est intervenu personnellement sous la forme du Christ.

 

Or le Dieu des chrétiens, Dieu "inconnu" des païens, restait donc, en même temps, radicalement différent: pur de tout péché en effet, Il était ce seul homme Homme, à savoir plus humain que l'humanité elle-même - comme pourra le dire un certain théologien catholique, Jacques Maritain, dans son Humanisme intégral à propos d'un Être paradigmatique. Ce faisant, Celui que d'aucuns appelèrent "Être Suprême" élevait l'humanité vers une connexion plus profonde avec sa nature originelle, la mettant sur la voie, la vie et le chemin de la réalisation apocalyptique - révélation synchronique s'il en est, et fameux "point Oméga" du père jésuite Pierre Teilhard de Chardin concernant l'avènement, toujours proche, d'une Conscience supérieure - ou bien, d'une victoire finale de la lumière divine de la raison sur l'obscurantisme, comme au sortir d'une caverne... ou d'un sépulcre.

 

Dans tout cela, il n'était et il n'est question que d'une chose: l'accomplissement de chacun en tant qu'être humain dans une quête existentialiste transcendentale telle qu'évoquée par le psychiatre Karl Jaspers, désormais, à l'image du bon Dieu; et le Verbe de s'être, alors, fait chair.

 

Nativité par de La Tour, 1644.

 

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Commentaires

  • Bel article de synthèse. Qui nous rappelle à quel point le discours ambiant est éloigné de toute transcendance.

  • Je souhaitais revenir sur le commentaire d'un internaute (Pierre Jenni) qui apportait la considération selon laquelle la notion de libre-arbitre instituée par le christianisme (dans la justification par la foi luthérienne et plus généralement en sotériologie) serait une notion erronée et prouvée fausse "par les neurosciences". Nous serions de la sorte prédéterminés, d'une manière qui nie en outre les subtilités de la prédestination calvinienne (selon laquelle l'homme reste libre et l'individu peut, au cours des fluctuations de sa vie, changer de cap plusieurs fois, mais reste prédéterminé sur son sort en ce que Dieu en sait, par avance, les ultimes ressorts).

    Pour répondre sur le terrain, précisément, des neurosciences, je conseille dans ce cas la lecture du livre du professeur de neurosciences Antonio Damasio "L'Erreur de Descartes", dans lequel il revient sur le fait que l'intelligence humaine, loin d'être rigide et bloquée dans des schémas circulaires autonomes et en quelque sorte préfabriqués, mais en tous les cas coupés de toute intervenant de nature sentimentale, évolue en fait en connexion avec les aspects émotifs de l'homme, et ce de manière concomitante, par l'imaginaire. Un livre qui a le mérite de rendre à la sphère spirituelle un espace dans lequel se mouvoir hors des fatalismes déterministes pour mieux accéder à des schémas d'innovation parfois surprenants; c'est un point qui rejoint cette sorte d'appel de l'au-delà divin dont parle notamment la philosophie morale pour signifier que notre instinct renvoie parfois à quelque chose de supérieur, i.e. qui nous dépasse, opération par laquelle nous sommes capables de vivre la "pleine conscience" et, dès lors, de nous mettre en perspective et de juger des choses - y compris lorsque l'on manque pourtant d'exemples alternatifs concrets. Sur ce dernier point nous retombons in fine sur l'utilité "pratique" de l'Incarnation, qui fait du Dieu chrétien la divinité la plus "terre-à-terre", pour finir sur une touche d'humour...

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