L'indo-européanisme, thème de l'histoire universelle

Histoire d’un peuple mythique dont sont issues la plupart des cultures antiques de l’Eurasie, l’indo-européanistique est une de ces disciplines à l’aventure elle-même mouvementée. Partant de l’étude des indo-européens proprement dits, nous nous pencherons donc ensuite sur l’histoire de leur étude, au croisement de l’archéologie, de la linguistique de la mythologie et de l’ethnologie comparées.

 

 

Une origine commune légendaire

 

C’est à une aire culturelle très vaste qu’est conféré le terme d’indo-européens, courant de l’Inde à l’Irlande en passant par l’Iran, l’Anatolie (Turquie) et les Balkans. L’histoire de ses différents peuples – celtes (incluant les gaulois), germains (incluant les prussiens, les goths, les saxons etc.), scandinaves (des suédois aux islandais), italiques (romains, ombriens, ligures…), slaves, grecs, hittites, arméniens, perses et indiens - est celle d’une généalogie présumée commune et remontant à des temps immémoriaux… pour ne pas dire, simplement, préhistoriques.

 

Un peuple originel, une terre et une langue originelles ; il s’agit de ceux que l’on nommera bientôt Aryens par métonymie - selon l’auto-ethnonyme le plus ancien connu à ce jour pour ce peuple originel eurasiatique, Arya, par lequel se désignèrent les guerriers conquérants du rameau indo-iranien au IVème millénaire avant Jésus-Christ. Elle commence il y a sept mille ans, aux environs du Vème millénaire avant Jésus-Christ, dans la région du Caucase, sur les steppes pontiques courant entre la Mer Noir et la Mer caspienne, au sud de la Russie. À cet endroit se situe une culture nomade dont les racines remontent aux steppes d’Asie centrale ; la culture des kourganes. Vastes tumuli funéraires, les kourganes servent à l’inhumation des morts de statut important, et sont la principale trace archéologique laissée par les proto-indo-européens, avec des squelettes en position fœtale recouverts d’ocre, régulièrement entourés d’animaux sacrifiés, voire d’humains (souvent, l’épouse, voire des enfants), ce démontrant une forte hiérarchisation sociale.

 

Kourgane - Wikiwand

Coupe d’un kourgane : de l’extérieur, cela prend la forme de collines artificielles.

 

Ceux-ci vivaient selon un mode de vie transhumant, lié à une importante culture pastorale, cultivant parfois une plante alimentaire dénommée Millet. Leurs habitats étaient donc légers (maisons en bois semi-enterrées, situées souvent sur des acropoles) ; ils produisaient de la poterie dite cordée (qui permet de tracer leurs déplacements, notamment en Europe), se défendaient avec des haches de guerre – mais aussi de longs couteaux à l’origine de l’épée, des arcs avec des flèches, ainsi qu’avec des massues en forme de crâne chevalin. Laissant des stèles gravées sur le chemin de leurs tribus villageoises, ils avaient domestiqué le cheval très tôt, ce qui permit l’émergence d’une culture à chars – que l’on retrouve dans les tombes – et qui sera à l’origine de leur très vaste expansion territoriale ultérieure.

 

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Le motif du char solaire est un topos mythologique répandu dans les cultures indo-européennes, et un indice de leur origine commune. Ici, le char solaire de Trundholm (1500 BC.), Danemark.

 

 

Polythéistes et probables adorateurs d’un Dieu Ciel-Soleil à l’origine de l’expression du « Ciel-Père » dans de nombreuses mythologies indo-européennes, leur philosophie était celle dite de la trifonctionnalité ; comparable à la métaphysique du Yin et du Yang en Chine, celle-ci se déclinera par la suite en de nombreuses structures tripartites au sein des sociétés indo-européennes, à tous les niveaux. Citons, au niveau sociologique, la tripartition des hommes en castes : celle de la fonction du sacré et de la souveraineté(brahmanes indiens, poètes hellénistiques, druides celtiques, bardes gaulois, scaldes scandinaves, flamines romains, mages iraniens…), à savoir la prêtrise, associée à la couleur blanche ; celle, aristocratique, de la fonction guerrière, courant des hordes Vikings aux légions romaines en passant par les archers perses, associée à la couleur rouge ; et enfin, celle de la fonction de production et reproduction, à savoir des richesses matérielles issues de l’élevage puis de l’agriculture, associée à plusieurs couleurs dont le bleu, le noir ou le vert. Cette division sociétale est celle dont la division féodale de l’Europe médiévale (entre Clergé, Noblesse, et Tiers-Etat) et la division des castes hindoues en Inde (Brahmanes, Kshatriya, Vaiçya) seront ensuite héritières. De même, les structures théologiques des peuples indo-européens retrouvent cette trifonctionnalité, allant de la triade capitoline à Rome (Jupiter, Mars, Quirinus), à la triade indienne de Mitra-Varuna, Indra et Ashvins, en passant par les entités zoroastriennes d’Asa, XsaOra et Armaiti en Iran, jusqu’à la mythologie nordique des dieux Odin, Thor et Freyr.

 

Les connaissances écrites que nous avons de ces mythologies, tardives (datant de Zarathoustra pour l’Iran, de Snorri Sturluson et Saxo Grammaticus pour la mythologie nordique…), dénotent ce qui fut une culture orale pendant des millénaires, basée sur la poésie et les rimes à fin de mémorisation et qui donneront, à terme, poèmes homériques d’un côté et hymnes védiques de l’autre. Leurs lieux de culte étaient des sanctuaires naturels à ciel ouvert, probablement très proches de ce que sera par exemple, plus tard, le sanctuaire druidique gaulois de la forêt des Carnutes.

 

Patriarcale, patrilinéaire et belliqueuse enfin, cette culture se répandra ainsi par de multiples conquêtes dans trois directions principales où elle se fondra avec les cultures soumises pour en former de nouvelles – connues sous le nom de cultures classiques : premièrement vers l’Anatolie, où se formera la civilisation hittite ; puis, d’une part, vers l’Asie, formant l’univers de l’Iran avestique et de l’Inde védique en faisant s’effondrer la civilisation de l’Indus au passage et, vers l’ouest où, soumettant les hautes civilisations néolithiques de l’Europe danubienne et suivant le cours des fleuves, se formeront germains, celtes, scandinaves, grecs, balto-slaves, italiques, etc.

 

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Carte de la dispersion des proto-indo-européens depuis le foyer originel des steppes pontiques (Vème-IVème millénaires avant J-C.)

 

 

Une discipline controversée

 

L’histoire de la discipline de recherche des indo-européens commence avec le philosophe allemand Leibniz qui, en 1705, publie, dans ses Nouveaux essais sur l’entendement humain, ce qui sera la thèse centrale des recherches en indo-européanistique : s’interrogeant sur la parenté qui semble se dessiner, à mesure de leur (re)découverte et de leurs études, entre les langues germaniques, celtes, latines et grecque, il suppose alors l’existence d’une origine commune entre ces langues (Ursprache) – et donc, d’une peuplade originelle commune (Urvolk) – provenant de la région de la Mer noire (Urheimat) : « On peut conjecturer que cela vient de l’origine commune de tous ces peuples descendus des Scytes, venus de la Mer Noire (nos italiques), qui ont passé le Danube et la Vistule, dont une partie pourrait être allée en Grèce, et l’autre aura rempli la Germanie et les Gaules ; ce qui est une suite de l’hypothèse qui fait venir les Européens d’Asie. »

 

Science essentiellement allemande dans un premier temps – dans ce qui est alors un ensemble de Länder aspirant progressivement à l’unité, et donc à la recherche d’un mythe d’origine nationale commune qui pousse alors à l’unité de toute l’Europe - l’indo-européanistique se fonde alors premièrement sur la grammaire comparée, fondée au 19èmesiècle par le savant germanique Franz Bopp, qui démontre des traits communs en matière de grammaire, de déclinaisons et de vocabulaire entre les langues de l’Europe. À sa suite, l’érudit August Schleicher propose le premier un arbre de parenté généalogique (ou Stammbaum) des langues indo-européennes ; la recherche s’ouvre ensuite progressivement à l’étranger, par exemple en Suisse avec l’invention de la paléontologie linguistiquepar le professeur genevois Adolphe Pictet (qui suppose l’état et l’environnement du peuple originel reconstitués selon le vocabulaire commun entre les langues de l’Antiquité), ou encore en France, avec les études linguistiques d’Emile Benveniste, qui fondent l’idée d’un tronc commun linguistique originel dont se seraient détachées, en rameaux successifs, les langues classiques de l’histoire, toutes dérivées de cet « indo-européen commun ». La matière à étudier s’est alors considérablement enrichie, à mesure d’un siècle de poussées scientifiques couplées aux découvertes de langues, cultures et matériaux archéologiques induites par la colonisation ; on inclut donc, à mesure, d’autres langues, tel l’avestiques iranien, le hittitte anatolien, ou encore le védique indien – d’où le terme final d’ « indo-européen ». Parmi les mots-clefs permettant d’établir une comparaison entre les diverses langues de l’indo-européen, citons par exemple le terme « père » (germanique Fader, grec ancien pater, latin pater, persan padar…), ou « mère » (germanique Moder, grec ancien meter, latin mater, persan madar, slave mati, sanskrit matr…).

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L’arbre de généalogie linguistique d’August Schleicher (NB. Indo-européen se traduit généralement par « indogermanisch » en allemand).

 

Au 19èmesiècle, les indo-européens feront le succès des épopées raciales censées supplanter scientifiquement, sur le terrain de la raciologie, les épopées mythologiques traditionnelles, considérées comme dépassées ; citons à cet égard The Aryan Race, its Origins and its Achievements, de Charles Morris (1888), auteur de livres d’histoire-divertissement à succès ; ou, encore, Race Life of the Aryan People, de Joseph Pomeroy Widney (1907), tout ceci du temps où l’on considérait qu’il y avait sous-race aryenne dans la race des Europoïdes / Caucasiens (ou « race blanche »), aux côtés de la sous-race Hamite (berbères du Maghreb), et Sémite (juifs et arabes du Machrek) ; une sous-race aryenne réputée originellement blonde aux yeux bleus et incluant donc, pour sa branche orientale, les indiens d’Inde à peau claire (telle la très hermétique caste des brahmanes, contrairement aux descendants des dravidiens, à peau foncée, repoussés au sud du Dekkan), iraniens et kurdes, et, pour sa branche occidentale, les arméniens, hittites, grecs, baltes, slaves, italiques, celtes, germains et scandinaves.

 

Nouvelle École n°68 : Paléogénétique des Indo-Européens

Fille Kalash, groupe ethnique isolé géographiquement dans une vallée du nord du Pakistan.

 

 

Trois écoles de pensée sur leur origine vont finalement se former, dont l’une aura une histoire tourmentée : l’école nordiciste, en vogue dans les milieux nationalistes allemands, propose comme origine de ces divers peuple une peuplade commune descendue de Scandinavie, voire du pôle Nord ; d’un aspect mythique attrayant, mais dénuée de bases solides en archéologie comme en ethnologie comparée, mythologie comparée ou linguistique comparée, cette école rencontrera son plus grand succès sous le IIIème Reich avec la carrière de l’anthropologue, raciologue et indo-européaniste nordiciste Hans Günther – et sera à l’origine de la classification raciale d’Etat entre « aryens » et « non aryens », comme de la politique d’eugénisme nazie, ce qui laissera toujours par la suite un doute planer sur les études indo-européennes. Les deux autres écoles lui faisant face sont respectivement l’école de l’origine des steppes d’Asie centrale(ex. Kazakhstan), et l’école de l’origine des steppes pontiques (entre la mer Noire et la mer Caspienne). Complémentaires entre elles car pouvant signifier deux étapes d’ancienneté des déplacements des Proto-indo-européens, des steppes d’Asie centrale au sud de la Russie occidentale, ces deux écoles sont celles qui remporteront à terme l’aval général de la communauté scientifique – ayant des assises tant en archéologie qu’en ethnologie, mythologie et linguistique comparées, et même en génétique (in Mais où sont passés les Indo-Européens?, Conférence de Jean-Paul Demoule, UNIGE, 2015). Cet article s’est donc concentré sur les considérations apportées par le principal courant qui anima l’école des steppes pontiques, à savoir les études menées par Georges Dumézil (1898-1986), génie maitrisant une trentaine de langues et créateur de la théorie trifonctionnelle (in Mythe et Epopée I : L'idéologie des trois fonctions dans les épopées des peuples indo-européens, 1968), son disciple Bernard Sergent (né en 1946 - in Les Indo-Européens - Histoire, langues, mythes, 1995), ainsi que l’archéologue féministe américaine inspiratrice du mouvement New Age Marija Gimbutas (1921-1994), qui fut la première à identifier le foyer commun indo-européen à la culture des kourganes, puis à tracer leurs conquêtes en Europe.

 

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Un article publié à l'occasion de la parution du second Journal Adelphien de la Société d'étudiants Adelphia Genevensis.

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Commentaires

  • Concernant un commentaire non signé que j'ai reçu sur cet article quant au fait que le thème des indo-européens serait spécifiquement "cher à la droite révisionniste française" (signé Mère-Grand), je tiens à faire savoir ici que, comme indiqué dans l'article, les informations utilisées ici proviennent de l'école des steppes pontiques de Georges Dumézil (professeur au Collège de France, précisément à la Chaire de civilisation indo-européenne, de 1946 à 1968), Bernard Sergent - qui est militant à la France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon, et Marija Gimbutas, égérie de la gauche féministe New Age américaine.

    Je souhaite ainsi rendre clair que, tout en ayant par ailleurs mentionné le courant concerné par cette critique, l'école nordiciste (rattachée au mythe des Hyperboréens), et tout en étant conscient d'abus qui ont été réalisé dans ce domaine par des révisionnistes dans le cadre, notamment, du scandale des thèses négationniste au sein de l'institut d'études indo-européennes de l'université Lyon III autour de la personnalité de Jean Haudry, cet article n'en est donc pas tributaire - bien que certaines données linguistiques des recherches de Jean Haudry aient été reprises, après avoir été soupesées, chez B. Sergent, dans la masse importante de données croisées pour ce genre d'études comparatistes.

    Comme l'a finalement déjà expliqué le directeur de l'Institut National de Recherches Archéologiques Préventives français (INRAP) sur le sujet, M. Jean-Paul Demoule, dans son exposé à l'université de Genève "Mais où sont donc passés les indo-européens?": "L'exploitation de l'idée indo-européenne par le nazisme, les extrêmes droites contemporaines et divers nationalismes ne saurait disqualifier les recherches dans ce domaine."

  • Comme toujours, un excellent billet qui relève le niveau de la TdG. Merci

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